
Volume I — D’où je parle
Ce volume ouvre le coffret par une parole située : mémoire familiale, arrachements, arrivée en Kanaky–Nouvelle-Calédonie et naissance d’une question politique simple — qui décide pour qui, et dans l’intérêt de qui ?
VOLUME I — D’OÙ JE PARLEVers OPAO
VOLUME I — D’OÙ JE PARLE
Vers OPAO
I. La lignée
Je ne viens pas d’un roman national.
Je viens d’une lignée cabossée par l’Histoire, transmise à voix basse, entre deux silences, deux larmes retenues.
Je suis le petit-fils d’une femme enfermée dans des camps français pour avoir voulu rejoindre l’homme qu’elle aimait.
Elle fuyait l’Espagne franquiste. Elle cherchait l’asile, elle a trouvé les barbelés.
L’enfermement. Les humiliations. La peur quotidienne.
Et ces violences que l’administration ne voit pas, mais que les corps n’oublient jamais.
Mon grand-père, lui, s’est échappé.
Résistant communiste. Traqué. Debout.
Ils se sont retrouvés plus tard. Brisés, mais debout.
Ils ont ouvert un bar à Orléans. Un lieu sans discours. Un lieu pour recommencer.
Puis ils sont repartis finir leur vie en Espagne. Comme on referme une parenthèse sans jamais l’effacer.
De l’autre côté, il y a la Bretagne. Une terre de langue rugueuse, de résistances anciennes, de défiance envers ce qui décide de loin.
Je porte le prénom de mon arrière-grand-père : Erwan. Sous la protection discrète de Saint-Yves, le juge des pauvres.
La maison familiale a disparu tôt. Il ne m’est resté qu’un chant.
Un chant breton que mon grand-père m’a offert le jour de mon départ pour la Nouvelle-Calédonie.
Je ne me souviens plus des paroles. Mais je me souviens de ses yeux. Et des larmes. Et de mon propre visage tremblant dans leur reflet.
Comme si toute une mémoire passait sans mots.
Je suis né de ces deux fractures : l’exil politique et l’arrachement culturel.
Je ne viens ni d’une France triomphante, ni d’une France réconciliée avec elle-même.
Je viens de ses marges. De ses fautes. Et aussi de ses gestes de solidarité.
Je viens d’un pays capable d’enfermer… et de résister.
II. L’enfance en mouvement
J’ai grandi autrement. Tous les trois ou quatre ans, on partait : une nouvelle ville, une nouvelle école, de nouveaux visages à apprivoiser avant qu’ils ne disparaissent. Je n’ai pas eu de terrain d’enfance. J’ai eu des terrains.
Ce que j’ai appris à la place, c’est comment lire une pièce en entrant dedans. Comment trouver le garçon qu’on peut approcher. Comment ne pas avoir l’air de celui qui arrive. Et comment partir sans faire de bruit.
Il y avait aussi les voyages en Espagne. Mes parents, mon frère et moi sur la route du sud. La langue qui changeait. Le paysage qui changeait. Mes grands-parents étaient rentrés avant ma naissance : je n’avais pas de mémoire de là-bas, seulement leurs visages quand on arrivait.
Quelque chose se détendait en eux que je ne voyais nulle part ailleurs. Comme si ce pays leur rendait une partie d’eux-mêmes qu’ils ne transportaient pas en France. Je regardais cela sans comprendre, mais je sentais que c’était important.
C’est comme ça que j’ai appris qu’on peut être de quelque part sans que quelque part soit là où l’on vit.
III. La France comme tension
Longtemps, je n’ai pas appelé cela « être Français ».
Je n’avais pas besoin du mot.
Je savais seulement reconnaître certains moments : quand la règle devient absurde, quand la loi cesse d’être juste, quand l’ordre exige l’obéissance plutôt que le sens.
Ces moments avaient une odeur familière.
Plus tard, j’ai compris que cette expérience n’était pas marginale. Qu’elle appartenait à une histoire plus large.
Car la France n’est pas un bloc. C’est une tension.
Une tension ancienne entre un peuple qui cherche à reprendre la main sur sa vie… et des puissances qui la confisquent.
De la Révolution à la Commune, du Conseil national de la Résistance aux colères contemporaines, une même ligne apparaît : celle d’un peuple qui refuse de disparaître dans les décisions prises sans lui.
Je refuse le roman national mythifié. Je revendique la France des marges, des résistances, des silences.
Ce n’est pas la même France.
Mais cette histoire a une face plus sombre.
La colonisation n’a pas seulement été une domination extérieure. Elle a été le prolongement de cette même logique de confiscation.
Elle n’a pas servi les peuples. Ni ici. Ni en métropole.
Le peuple français a payé en impôts, en silence, en vies parfois. Les peuples colonisés ont payé en terres, en cultures, en ruptures.
Et les bénéfices sont remontés ailleurs.
Deux peuples. Une même dépossession.
Et pendant ce temps, on divise. On racialise. On oppose.
On transforme une lutte verticale — le peuple contre les puissances — en conflit horizontal — les peuples entre eux.
C’est la plus vieille ruse du pouvoir.
IV. L’arrivée à dix-sept ans
J’avais à peine dix-sept ans quand je suis arrivé en Kanaky. Je n’avais pas choisi. J’avais suivi mes parents, comme j’avais toujours suivi : une ville de plus, un lycée de plus.
Sauf que cette fois, la ville était une île. Et l’île était un monde.
Je me retrouvais en première ES dans une classe qui ne me ressemblait à rien. Pas de conviction, pas de cap. Juste la sensation diffuse que ce qu’on me proposait comme avenir n’était pas fait pour moi.
Je ne savais pas encore ce qui était fait pour moi.
V. Lifou : la coutume tendue
C’est le BAFA qui a tout changé. Pas le diplôme : le moment. Un stage de perfectionnement à Lifou, un an après être arrivé sur le caillou.
Je regardais encore les choses de biais, comme on regarde ce qu’on ne comprend pas mais qu’on veut comprendre. Il y a eu la coutume d’entrée : les gestes, les paroles, la bonne distance. Je suivais les autres.
Et puis, dans la case, quelque chose s’est passé que je n’attendais pas. Mes camarades m’ont tendu la coutume reçue, celle qui aurait dû être partagée entre eux. Ils me la donnaient entière, parce que je venais du plus loin.
Je ne savais pas quoi faire de ce geste. Il était trop grand pour moi. Ce n’était pas de la pitié. Ce n’était pas de la charité. C’était une reconnaissance. Une manière de dire : tu es loin de chez toi, alors tu es des nôtres.
J’avais fait cela toute mon enfance : arriver, repartir, recommencer. Personne n’avait jamais pris cette solitude pour en faire quelque chose de précieux. Eux, si.
Mon voyage d’une semaine s’est transformé en deux mois. Je dormais chez l’un, puis chez l’autre, chacun leur tour, comme si l’accueil était une responsabilité collective que personne ne portait seul.
Je n’avais jamais vécu cela. Ni en France. Ni nulle part.
L’année suivante, au lycée agricole de Pouembout, j’ai retrouvé la même chose : la même chaleur sans calcul, la même manière d’inclure sans demander d’abord d’où tu viens ni ce que tu vaux.
Ce peuple savait quelque chose sur l’accueil que je n’avais pas appris ailleurs. Et ce savoir-là n’était pas folklorique. Il était une autre manière d’organiser le commun.
Mais je n’avais pas encore les mots pour le dire.
VI. Le sculpteur et l’école d’art
C’est pendant un centre aéré que j’ai rencontré l’homme qui a changé la direction de tout.
Un sculpteur sur corail.
Je ne me souviens plus exactement de ce qu’on s’est dit.
Je me souviens de ses mains sur la matière. De la façon dont il taillait quelque chose de vivant sans le tuer.
De la précision qui ressemblait à du respect.
Il m’a parlé de l’école d’art de Nouméa.
Pas avec emphase. Juste comme si c’était une évidence que je n’avais pas encore vue.
J’y suis allé.
Et là, pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu le sentiment d’être au bon endroit.
Pas à cause de l’art seulement.
À cause de ce qu’on nous apprenait à côté.
L’ethnologie. L’anthropologie.
Des disciplines qui ne m’avaient jamais été proposées comme outils de compréhension du monde.
Des cours qui prenaient au sérieux ce que les gens font, disent, croient, organisent.
Qui regardaient une société comme un système vivant plutôt que comme un problème à résoudre.
C’est là que j’ai commencé à vraiment comprendre ce pays.
Pas à le visiter. À le comprendre.
Et c’est là aussi que j’ai rencontré mes meilleurs amis.
Ceux avec qui on refait le monde. Ceux qui vous disent ce que vous ne voulez pas entendre.
Ceux dont l’amitié tient parce qu’elle n’a pas été construite sur la ressemblance, mais sur une curiosité partagée pour ce qui est différent.
VII. Ce que j’ai dû désapprendre
Je dois dire aussi ceci.
Je ne suis pas arrivé sans bagages.
Je venais d’un pays qui avait fait de la colonisation une affaire normale.
Qui en avait effacé les traces dans les manuels.
Qui avait appris à ses enfants le nom des fleuves d’Afrique avant de leur apprendre pourquoi ces fleuves avaient changé de nom.
J’avais appris tout cela aussi.
Pas consciemment.
Par omission. Par le silence poli des professeurs devant certaines questions.
Et il y a eu des moments, ici, où j’ai reproduit ce que je pensais dénoncer.
Des gestes de certitude. Des paroles de surplomb.
Cette façon de croire qu’on comprend avant d’avoir vraiment écouté.
Ce sont les gens d’ici qui me l’ont dit.
Pas toujours avec des mots.
Parfois avec un silence. Parfois avec une patience qui était déjà un enseignement.
Désapprendre est plus difficile qu’apprendre.
Cela fait mal différemment. Cela n’a pas de diplôme.
Mais c’est peut-être là, dans cet inconfort précis, que quelque chose de vrai commence.
VIII. OPAO est né de là
Quand je suis arrivé en Kanaky–Nouvelle-Calédonie, je n’ai pas découvert cette mécanique.
Je l’ai reconnue.
Dans les silences kanak, dans la dépossession, dans la relégation, dans cette violence administrative qui ne dit pas son nom.
Mais j’ai reconnu autre chose aussi.
Une dignité têtue. Une mémoire qui ne passe pas par les archives. Une souveraineté qui existe sans autorisation.
C’est ici que quelque chose s’est aligné.
Mes héritages européens, populaires, périphériques, ont rencontré une histoire plus ancienne, plus enracinée, plus visible.
Je ne suis pas venu chercher une cause. J’ai trouvé un miroir.
Et à partir de ce miroir, une question est devenue impossible à éviter :
Qui décide pour qui ?
Et dans l’intérêt de qui ?
Ce n’est pas une question identitaire. C’est une question politique fondamentale.
Car partout, les colères se ressemblent.
Le Kanak qui lutte pour sa terre. Le travailleur précaire en métropole. Le Calédonien qui craint le déclassement.
Tous font face à une même logique : la concentration des richesses, l’éloignement des décisions, le sentiment d’être gouvernés par des forces qu’ils ne maîtrisent plus.
Alors peut-être que la vraie ligne de fracture n’est pas entre les peuples.
Mais entre ceux qui vivent les conséquences et ceux qui organisent les décisions.
C’est là que quelque chose bascule.
La convergence des luttes n’est plus une idée. Elle devient une nécessité.
Non pour effacer les histoires. Mais pour les relier.
Non pour uniformiser. Mais pour reprendre ensemble la capacité de décider.
OPAO est né de là.
Pas d’un concept. Pas d’un programme.
D’une expérience.
D’un entrelacement de mémoires blessées, de résistances modestes, et d’un refus simple : celui de voir les peuples séparés de leur propre pouvoir de vivre.
OPAO ne propose pas un modèle à imposer. Il propose un déplacement.
Reprendre la main sur ce qui fait la vie : la terre, l’économie, l’énergie, l’alimentation, la décision politique.
Non pas contre un peuple. Mais contre un système de captation.
Je ne cherche pas à réparer l’Histoire. Je cherche à empêcher qu’elle se répète.
Sous des formes plus modernes, plus propres, mais toujours aussi violentes.
Je n’écris pas en surplomb.
J’écris depuis une lignée qui a connu la fuite, la perte, et la nécessité de tenir.
J’écris depuis un enfant qui regardait des larmes sans les comprendre — et qui comprend aujourd’hui qu’elles n’étaient pas seulement personnelles.
Elles étaient politiques.
Si je propose OPAO, ce n’est pas pour inventer un futur abstrait.
C’est pour que celles et ceux qui vivent un territoire puissent enfin décider du monde dans lequel ils vivent.
— Fin du Volume I —